|
Le mardi 5 octobre 2010, à la Maison Interuniversitaire des Sciences de l’Homme d’Alsace, notre collègue Gérald Bronner s’est vu remettre solennellement le Prix Européen d’Amalfi pour son livre La pensée extrême. Comment des hommes ordinaires deviennent des fanatiques (Paris, Denoël, 2009). La Revue des sciences sociales salue cet événement en reproduisant dans son numéro 45 ("Jeux et enjeux") le texte de la laudatio, celui de la conférence donnée à cette occasion par M. Carlo Mongardini, Professeur à l’Université La Sapienza de Rome, et un texte de Gérald Bronner résumant les principaux axes de son ouvrage.
Laudatio
Beaucoup a été écrit et sera encore écrit concernant des thèmes actuels, tels que le fondamentalisme et le terrorisme ethnique, politique ou religieux. Le livre de Bronner, consacré à la « pensée extrême », c’est-à-dire à savoir comment des « hommes ordinaires » deviennent des fanatiques, propose une analyse attentive et profonde des mécanismes psychologiques et sociologiques à travers lesquels les attitudes les plus radicales se construisent et se renforcent.
Dans le passé des analyses de ces mêmes attitudes sont nombreuses: de la description de l’esprit jacobin dans Les Origines de la France contemporaine de Taine, aux Réflexions sur la violence de Sorel, et encore, sur les racines de l’Holocauste dans un certain radicalisme de la pensée moderne dans un livre célèbre de Bauman, ou sur les caractères du jacobinisme le plus récent, décrits dans un ouvrage de Eisenstadt et, en Italie, dans les études de Pellicani.
Dans le passé des analyses de ces mêmes attitudes sont nombreuses: de la description de l’esprit jacobin dans Les Origines de la France contemporaine de Taine, aux Réflexions sur la violence de Sorel, et encore, sur les racines de l’Holocauste dans un certain radicalisme de la pensée moderne dans un livre célèbre de Bauman, ou sur les caractères du jacobinisme le plus récent, décrits dans un ouvrage de Eisenstadt et, en Italie, dans les études de Pellicani.
Les mérites de l’ouvrage de Bronner, permettant de le considérer comme « Un livre pour l’Europe, 2010 », consistent en premier lieu à dépasser les simplifications habituelles de la mentalité et du discours communs, qui réduisent les origines de la pensée extrême à la faiblesse psychologique, aux états de frustration, à des carences éducatives ou à d’autres causes. En deuxième lieu, il concerne sa capacité à capturer dans la pensée extrême une structure rationaliste-religieuse propre de l’époque contemporaine. Tout cela témoignerait de l’impossibilité de parler d’une disparition des religions dans la culture, mais plutôt d’une transformation des idéologies politiques et sociales en un sentiment religieux intérieurement élaboré ; ce qui, une fois de plus, démontrerait que l’homme est fondamentalement un animal idéologique. Les croyances apparaissent, encore aujourd’hui, comme un phénomène qui ne tend pas à disparaître face au processus de rationalisation. Elles prennent plutôt une nouvelle forme, en se conformant au rationalisme moderne et en poussant ainsi l’individu à orienter son propre destin de façon totalitaire.
Enfin, un dernier mérite de l’ouvrage de Bronner est de proposer des voies et des techniques de « désenchantement de la pensée extrême » : techniques difficiles à appliquer, certes, mais qui peuvent d’une certaine manière aider à dépasser une vision totalitaire de la réalité.
C’est donc un livre riche en thèmes suggestifs qui provoqueront le débat. En effet, Bronner contredit les thèses dominantes, en affirmant que nos sociétés maintiennent encore une dimension idéologique substantielle quel que soit le stade de développement des connaissances humaines ; une dimension dans laquelle se reproduisent, en accord avec les intuitions de Freud et de Pareto, tant la planification et la créativité que l’agressivité et la destructivité.
C’est sous considération de ces mérites que le Comité Scientifique du Prix Européen d’Amalfi attribue à l’ouvrage de Gérald Bronner le Prix « Un livre pour l’Europe, 2010 ».
|