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Que devient la figure de l'étranger, dans une société mondialisée, dont les frontières se brouillent et qui n'a plus d'extérieur ?


On doit à Georg Simmel d'avoir le premier souligné l'ambivalence de la figure de l'étranger. Dans un excursus de sa Soziologie de 1908, il introduit la dialectique du proche et du lointain comme pierre angulaire de notre compréhension du rapport à autrui. L'étranger n'est pas un nomade, un voyageur de passage. Il est attaché à un groupe, dans lequel sa caractéristique est de ne pas en faire partie depuis le début. Comme il n'a pas de racines dans le groupe, il doit vivre des relations d'échange qu'il permet avec l'extérieur. Il se distingue aussi par une certaine objectivité du regard qu’il porte sur la société où il vit, assez distant pour être critique, mais assez proche pour être concerné. Enfin, la relation que nous entretenons avec l'étranger est plus abstraite : parce qu’il est différent de nous, il nous paraît peu différent d'un autre étranger, et sa figure prête aux généralisations.

Cette fonction sociale particulière de l'étranger, à la charnière de deux mondes dont il assure la communication, se joue aujourd’hui dans un cadre mouvant, en une époque où les frontières politiques se modifient. Le cadre de l’Union européenne permet de poser la question de la place que peuvent prendre la nationalité, que Simmel évoque comme trait de similitude, et de cette nouvelle citoyenneté parmi l’ensemble des registres de proximité potentielle. Les autres Européens nous sont-ils désormais moins étrangers ? Les étrangers extra-européens ne deviennent-ils pas deux fois plus étrangers, voire éventuellement hostiles, menaçants ? Ne sont-ils pas même parfois placés au-delà de l’humain, ceux à qui l’on ne reconnaît pas, toujours selon Simmel, « les attributs généraux, ceux que l’on prête à l’espèce ou à l’humanité, que l’on refuse aux autres ». C’est à cette frontière là que se situe le déni de l’accès aux droits de l’homme qui est imposé aux déboutés, refoulés, reconduits en grande violence, symbolique et physique. Ce sont les étrangers avec lesquels on ne veut plus avoir de rapports. Nous sommes encore loin de la vision de Kant dans son Projet de paix perpétuelle, qui envisageait un droit de visite reconnu à tout étranger, une hospitalité universelle fondée sur un « droit de commune possession de la surface de la terre ».

Pourtant, la mondialisation pose le problème d'un univers humain qui n'a plus d'extérieur. Par ailleurs, notre monde a tendance à s'homogénéiser : références culturelles, modes de vie, généralisation de l'économie de marché brouillent les différences nationales, et favorisent les replis sur des références plus locales. En même temps, l'individualisation multiplie les possibilités d'appartenance à des groupes différents, affaiblissant la consistance et les frontières des collectifs. Si l'étranger simmelien est défini par son appartenance à un groupe où il n'a pas vécu depuis le début, alors la condition d'étranger, jusque là associée à l'idée que ce dernier est minoritaire, se généralise : en tout cas, chacun en a forcément fait l'expérience à un moment de sa vie, rendant l'étranger moins étranger, mais peut-être pas moins étrange…






 

 

 




Revue publiée par la Faculté des Sciences Sociales de l'Université de Strasbourg et le Laboratoire UdS/CNRS "Cultures et Sociétés en Europe"

Revue bénéficiant de la reconnaissance scientifique du CNRS

ISSN 1623-6572

Directeur scientifique
Freddy Raphaël

Rédacteur en chef
Patrick Schmoll

Comité scientifique
Georges Balandier (EHESS Paris), Chantal Bordes-Benayoun (CNRS Toulouse), Raymond Boudon (GEMAS Paris), Christine Burckhardt-Seebass (Univ. Basel), Jean Cuisenier (MNATP Paris), Giovanni Gasparini (Univ. Sacro Cuore, Milano), Jose Carlos Gomes da Silva (Portugal), François Héran (INED Paris), Utz Jeggle (Univ. Tübingen), Nicole Lapierre (Paris), Marianne Mesnil (Univ. Libre de Bruxelles), Sonia Montecino (Univ. de Chile), Jean Rémy (Univ. Cath. de Louvain), Dominique Schnapper (EHESS Paris), Alain Tarrius (Univ. Toulouse-Le Mirail), Alain Touraine (CEMS Paris)

Comité de rédaction
Isabelle Bianquis-Gasser (Univ. Tours), Maurice Blanc (UdS), Anny Bloch (CNRS Toulouse), Marie-Noële Denis, Nicoletta Diasio (UdS), Brigitte Fichet (UdS), Philippe Hamman (UdS), Geneviève Herberich-Marx, Pascal Hintermeyer (UdS), Claude Javeau (Univ. Libre de Bruxelles), David Le Breton (UdS), Juan Matas (UdS), Roger Somé (UdS)

Équipe iconographique
Vincent Hans, Aline Mathy, Patrick Schmoll

Maquette
Couverture : Andromaque
Cahiers intérieurs : Ersie Leria, Université Marc Bloch

Administration
Barbara Weisbeck
Service des Publications et des Périodiques
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MISHA
5 allée du Gal Rouvillois
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Diffusion/distribution
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